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Comprendre les émotions en médecine traditionnelle chinoise

La médecine chinoise s’est construite notamment sur l’observation, en regardant l’être humain comme une part de la nature, plutôt qu’une force qui lui ferait face. Nos émotions ressemblent ainsi, par certains aspects, aux saisons ou aux éléments qui nous entourent : elles montent, descendent, s’apaisent, reviennent. Dans cette vision, une émotion n’est pas une chose à réprimer, mais un mouvement, une énergie qui vient, traverse l’esprit et le corps, avant de repartir.

Le trouble n’est pas dans l’émotion elle-même, mais dans ce qui arrive lorsque, pour une raison ou une autre, elle s’arrête de circuler. Qu’est-ce que la médecine chinoise peut nous apprendre sur ce fonctionnement, et sur ce qui se passe quand il s’enraye ? C’est ce que nous allons voir dans cet article.

Émotions et mouvement en médecine traditionnelle chinoise, cabinet Dao Xin Tang, Le Pecq

En médecine chinoise, chaque émotion entretient un lien avec un mouvement, et à travers lui, avec une fonction énergétique du corps. Ce mouvement ne touche pas qu’un seul endroit : il traverse à la fois l’énergie, le corps et le mental. Il touche aussi cette clarté plus intime qui nous anime, que les anciens textes chinois appellent le Shén(神), qu’on pourrait essayer de traduire par l’esprit, ou la lumière propre à chacun. Une émotion vécue avec justesse laisse cette lumière briller. Une émotion qui déborde, ou qui reste bloquée, vient l’assombrir.

Ce mouvement suit d’ailleurs un cycle assez précis, similaire au rythme des saisons : une énergie qui monte, atteint son amplitude maximale, redescend, puis se retire et se met en réserve, avant de repartir. Les émotions suivent ce même chemin, chacune à sa manière.

Cycle des 5 mouvements et des émotions en médecine chinoise

La colère (Nù, 怒) ouvre ce mouvement : elle a tendance à faire monter l’énergie. Vécue avec mesure, elle donne de l’élan, la capacité de poser une limite, de dire non lorsque c’est nécessaire. Mais lorsqu’elle déborde, elle enflamme le visage, fait tourner la tête, met le sang en mouvement, comme une eau qui se met à bouillir trop vite. On la relie traditionnellement au Foie, dont le rôle énergétique est justement de faire circuler et drainer l’ensemble du corps, comme une soupape qui évacue le trop-plein. Débordée, elle laisse la pression s’échapper d’un coup.

Vient ensuite la joie (Xǐ, 喜), à son amplitude la plus haute. Quand elle reste équilibrée, elle a tendance à ouvrir et à détendre. Elle est liée au Cœur, et intimement au Shén dont on parlait plus haut : une joie vraie garde l’esprit clair et présent. Mais en trop grande quantité, elle disperse plutôt qu’elle n’ouvre, et ce débordement finit par troubler cette même clarté, nous déstabilisant autant qu’il nous emporte.

Au milieu de ce cycle, comme un point d’ancrage entre les mouvements, se trouve le souci (Sī, 思). Vécu avec mesure, il aide à réfléchir, à anticiper, à se remettre en question avec discernement. Mais lorsqu’il devient permanent, il noue, et tourne en boucle, empêchant presque tout mouvement : les mêmes obsessions reviennent sans jamais vraiment se résoudre. On associe cette émotion à la Rate, chargée à la fois de digérer les aliments et, d’une autre façon, nos pensées.

Le mouvement redescend ensuite avec le chagrin (Bēi, 悲) et la tristesse (Yōu, 忧), qui ne se vivent pourtant pas tout à fait de la même façon. Le chagrin est plus aigu, il naît d’une perte précise et récente ; la tristesse s’installe plus doucement, plus diffuse. Tous deux touchent les Poumons, qui portent notre capacité à respirer, littéralement, à prendre et à relâcher. Dans leur forme saine, ils invitent à prendre le temps nécessaire pour intérioriser ce qui vient d’être perdu. Un lien avec un proche, un lieu, une situation : quelque chose qu’on ne peut plus retrouver tel qu’il était. Mais lorsqu’ils s’installent trop longtemps, cela empêche de pouvoir s’ouvrir de nouveau vers l’extérieur.

Le cycle se referme avec la peur (Kǒng, 恐). Elle enracine. Dans sa juste mesure, elle est une forme de prudence salutaire, elle protège. Mais lorsqu’elle prend trop de place, elle fait plier le dos, empêche de se tenir debout, comme si le corps ne pouvait plus porter la charge. On la range du côté des Reins, qui portent en médecine chinoise notre réserve la plus profonde, un peu comme un socle sur lequel tout le reste peut s’appuyer. Il existe une nuance à cette peur, plus soudaine, plus vive : l’effroi (Jīng, 惊), ce sursaut qui saisit d’un coup, sans prévenir. Il touche alors le Cœur autant que les Reins, comme si notre base et notre élan vital étaient atteints en même temps.

Rien de tout cela n’est figé pour autant. Une émotion peut très bien en appeler une autre, la tristesse succédant par exemple à la colère une fois que celle-ci est retombée, comme une étape naturelle, une transition entre deux mouvements.

Anneaux de croissance d'un tronc d'arbre, mémoire du corps en médecine chinoise

Ressentir de la colère, de la peur, de la tristesse ou de la joie fait partie intégrante de ce qui fait de nous des êtres humains. Ne jamais ressentir l’une de ces émotions est tout aussi déséquilibrant que d’en ressentir trop souvent ou trop intensément.

Une émotion, par nature, va et vient : elle nous traverse, s’exprime à sa manière, puis finit par se retirer doucement. Les choses se compliquent lorsqu’elle s’installe durablement, au point de devenir presque un trait de caractère plutôt qu’un état passager. Elle laisse alors une empreinte durable, là où on aurait pu s’attendre à un souffle furtif.

Vouloir la maîtriser à tout prix ne fait souvent qu’ajouter du poids à ce qui pèse déjà. C’est le piège du mental : le contrôle rassure en apparence, il donne l’impression de tenir la situation. Mais être libre n’a jamais voulu dire contrôler : c’est même souvent l’inverse. Ce qu’on recherche en médecine chinoise n’est pas tant la maîtrise que la circulation : reconnaître une émotion et lui laisser l’espace nécessaire pour s’exprimer suffit parfois à la remettre en mouvement. Vouloir la faire taire, au contraire, tend à l’enfermer plus profondément, et génère avec le temps de plus en plus de troubles.

Faute d’avoir trouvé un autre chemin pour s’exprimer, c’est le corps qui prend le relais. Il se souvient de choses que le mental préfère parfois oublier. C’est particulièrement vrai au niveau du ventre, où les émotions non digérées ont tendance à se loger : le massage Chi Nei Tsang permet par exemple de rétablir ce dialogue dans cette partie du corps. On peut très bien se raconter qu’on a tourné la page, qu’un événement ne nous touche plus vraiment, et pourtant continuer d’en porter la trace ailleurs. Le mental sait très bien se raconter des histoires ; le corps, lui, en est incapable.

Dans la pratique, la lecture des émotions est rarement aussi claire. Les charges émotionnelles s’accumulent, s’entremêlent et se combinent : une tension qui revient toujours au même endroit, un sommeil entrecoupé de réveils réguliers, une fatigue qui ne s’explique pas… Derrière nos troubles récurrents, une racine émotionnelle se cache bien souvent.

Face à un même événement, deux personnes ne le vivront presque jamais tout à fait de la même façon.

Ce n’est pas seulement une question de volonté ou de résistance. On voudrait parfois simplifier en expliquant qu’il suffirait de se raisonner pour ne plus être atteint. C’est plutôt une question de résonance. Un événement va nous toucher parce qu’il vient rencontrer une émotion qui est déjà présente en nous, un peu comme deux diapasons accordés sur la même fréquence. On peut en faire vibrer un sans même le toucher, simplement parce que l’autre, tout près, s’est mis à sonner. L’événement est le même pour tout le monde ; ce qu’il réveille en chacun ne l’est jamais.

Ce qui vibre ainsi peut venir de très près, de notre vécu, de nos expériences passées, des croyances qu’on s’est forgées sans toujours en avoir conscience. Mais parfois, ce qui résonne en nous ne nous appartient pas tout à fait : une sensibilité qui nous aurait été transmise sans qu’on l’ait vraiment choisie, ni même toujours consciente.

Traces de pas dans le sable, empreinte transgénérationnelle en médecine chinoise

Il existe un aspect moins visible, que la médecine chinoise observe pourtant depuis longtemps : certaines charges émotionnelles ne prennent pas racine dans notre propre histoire, mais dans celle de notre famille ou de notre lignée. Un événement difficile, mal traversé par la génération qui l’a vécu, peut continuer à se manifester chez les suivantes : une peur sans objet précis, une tristesse qui ne s’explique pas, un blocage qu’on ne rattache pas complètement à son propre vécu.

Ce n’est plus seulement une intuition ancienne. En Occident, la science observe elle aussi que certaines expériences vécues par une génération peuvent laisser une empreinte qui se transmet à celles qui suivent. Les mots diffèrent d’une culture à l’autre, mais l’idée générale se rejoint : on ne part jamais totalement d’une page blanche.

Cette dimension demande une forme de prise de conscience, un chemin d’écoute de soi. Elle se découvre parfois seul, en reconnaissant un schéma qui semble se répéter sans fin dans sa vie, sans qu’on en comprenne tout à fait l’origine. Elle se révèle aussi, souvent, au fil d’un accompagnement, sans qu’il soit nécessaire de tout raconter en détail. Le corps garde en effet la mémoire de ce que les mots ne peuvent pas toujours dire.

Face à une émotion bloquée, qu’elle soit ancienne ou plus récente, la médecine chinoise n’a pas pour objectif de brusquer les choses. Il ne s’agit pas de forcer une porte simplement pour voir ce qu’il y a derrière. Ce qui est enfoui l’est souvent pour une bonne raison, et le corps a ses propres façons de se protéger. Il s’agit plutôt de trouver le juste mouvement, celui qui redonne de la mobilité à ce qui s’est figé. L’énergie reprend alors doucement son chemin naturel, circule à nouveau, et s’évacue ce qui doit l’être.

Selon les situations, cela peut passer par l’acupuncture, qui ouvre des voies de sortie à ce qui n’a pas pu l’être, ou par un autre travail corporel. C’est une façon de signifier au corps qu’il peut laisser partir ce qu’il porte parfois en silence depuis longtemps.

Une émotion, aussi forte soit-elle, n’est pas censée nous définir pour toujours. Elle est faite pour nous traverser, à condition qu’on lui laisse un chemin pour le faire. Tout comme notre Shén, notre part de lumière, reste un soleil qui continue de briller même quand des nuages passent devant : c’est notre manière d’être au monde, quoi qu’il arrive.

Comprendre ce mouvement, c’est une façon de regarder ce qui revient, ce qui pèse, et de se rappeler qu’il existe des chemins pour l’accompagner.

Pour aller plus loin sur les fondements de cette approche, notre article sur la médecine traditionnelle chinoise pose les bases plus générales de cette vision du corps et de l’énergie.

La composante émotionnelle se révèle souvent pendant le soin, le corps parlant parfois plus que les mots eux-mêmes.

Un choc qui n’a jamais réussi à trouver d’issue, une empreinte qui continue d’agir, un schéma qui se répète sans qu’on en comprenne tout à fait l’origine.

C’est ce que nous accompagnons dans notre cabinet, au Pecq, dans les Yvelines, à travers des protocoles spécifiques d’acupuncture pour les chocs émotionnels et les liens transgénérationnels.

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